Un pion essentiel de l'échiquier olympique

JO : Génération 2024, l’enrôlement soft de la jeunesse ?

« Les JO de Paris participent d’une vision globale […] centrée sur l’avènement d’une société active, au mode de vie sain. Elle soutiendra le développement de la marque olympique ; cette société comprend les futures générations de supporters olympiques1 », voilà ce que l’on peut lire dans la candidature de la Ville de Paris déposée en 2016 au Comité international olympique (CIO) pour les JO de 2024.

Pour « développer les passerelles entre le monde scolaire et le mouvement sportif2 », va alors se mettre en place « Génération 2024 » (G2024) afin d’amener : « Une génération entière de six à dix-huit ans, à devenir des témoins privilégiés de la préparation des Jeux et demain des acteurs de leur célébration3 ».

À la manœuvre ? Le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche aidé du Comité national olympique et sportif français (CNOSF). Un projet financé à hauteur de 14,3 millions d’euros sur la période 2017-2024, qui a d’ores et déjà labellisé près de 8 700 établissements de la primaire à l’université.

Comment fonctionne l’affaire ?

Pour prétendre au label « Génération 2024 », les établissements doivent candidater auprès du rectorat de leur académie et proposer un « projet pédagogique » qui réponde au cahier des charges. Par exemple, il s’agit de s’engager à « développer des projets structurants avec des clubs sportifs locaux », de « participer à des évènements promotionnels en lien avec les JO » tels que la Journée nationale du sport scolaire, ou encore d’« organiser un voyage scolaire à thème sur un site olympique ou un site d’accueil JOP 2024 des délégations étrangères4 ».

Pour les enseignants volontaires, le label prévoit la mise en place de « classes olympiques ». Pour celles-ci, le programme scolaire de l’année est modifié : « les élèves ont des cours liés aux JO dans la plupart des matières. En SVT par exemple, ils étudient le corps à travers le sport » témoigne Ghislain Rousset, professeur d’Éducation physique et sportive (EPS) participant au dispositif dans un collège labellisé à Saint-Denis. « Avoir le label Génération 2024 c’est une reconnaissance d’excellence » clame Eric Monnin, vice-président de l’université de Franche-Comté, délégué à l’Olympisme – Génération 20245.

Mais la mesure centrale de Génération 2024 s’avère être la Semaine olympique et paralympique (SOP)6 . Elle consiste à « mobiliser la communauté éducative autour des valeurs citoyennes et sportives inscrites dans l’ADN de l’Olympisme et du Paralympique » cinq jours durant, chaque année. Créée en 2011 – préalablement au lancement du label – elle se veut une réorientation du contenu des programmes vers l’olympisme et la pratique in situ de ses rituels.

« Pour inaugurer la SOP, décrit Ghislain Rousset, chaque établissement organise une cérémonie d’ouverture qui peut comprendre un portage de la flamme olympique dans l’établissement ». Ensuite, les élèves sont amenés à se confronter dans des concours inter-classe de connaissances (histoire, géographie, SVT, etc.) et des épreuves physique l’objectif affiché étant toujours de promouvoir les trois grandes valeurs de Génération 2024 : excellence, amitié et respect. En avril 2023, l’évènement avait recueilli la participation de plus de 8 000 établissements.

C’est ainsi que la « Génération 2024 » doit devenir une génération d’« ambassadeurs en herbe7 » des olympiades. En outre, les élèves peuvent être mobilisés pour participer à la communication des « valeurs olympiques » à travers plusieurs évènements : « En avril prochain, des élèves, au nombre de 2024, seront amenés à danser à l’occasion d’une vaste chorégraphie promotionnelle organisée à Vincennes » nous précise Ghislain Rousset, un événement qui n’a pas encore fait l’objet d’une communication officielle.

Si l’obtention du label ne s’accompagne d’aucun moyen financier supplémentaire8 pour la mise en place des projets intra-établissement, qui se tiennent donc à moyens constants, ces derniers auront l’immense privilège de recevoir le « kit du labellisé » : plaque murale à fixer à l’entrée de l’établissement, drapeau, sac aux couleurs des JO pour transporter le matériel sportif. Pis, le dispositif participerait à éluder les problématiques réelles que rencontre aujourd’hui l’enseignement de l’EPS. Le manque d’accès aux équipements ou encore la formation insuffisante des professeurs du primaire en est un, qui explique notamment qu’un élève sur six arrivant au collège ne sache pas nager, avec les conséquences que l’on connaît pour leur sécurité.

Le sport c’est la santé ?

« Il est démontré que l’activité physique et sportive a des vertus en matière de lutte contre l’obésité et d’inclusion des jeunes. » C’est ce que l’on peut lire dans le dossier de presse du CIO signé par l’ancien premier ministre Édouard Philippe, pour justifier le plan Génération 2024.

S’il est important de rappeler que « 17 % des enfants de 6 à 17 ans étaient en surpoids dont 3,9 % en situation d’obésité en 20159 », il peut sembler contradictoire de vouloir combattre cette situation par la discipline sportive. Selon Patrick Vassort10 , professeur de sociologie à l’université de Caen : « Le sport apprend aux élèves à cultiver l’effort et la souffrance, c’est-à- dire à ne pas écouter leur corps ». Pour ce dernier, les initiatives de ce genre favorisent la mise en avant du corps sportif : musclé, parfois mince jusqu’à la maigreur, largement diffusé dans la sphère médiatique. « Au nom de la lutte contre l’obésité, on met en avant une approche à certains égards pathologique du corps. Si le sport de haut niveau était si bon, pourquoi tant de sportifs professionnels sont fracturés, cassés et mettent en danger leur santé ? » questionne Patrick Vassort qui appelle de ses vœux une activité physique qui ne convoque pas « la victoire sur les autres ».

Les étudiants, sous-payés ou bénévoles

Dernier volet : le programme G24 cherche à intégrer 10 000 jeunes de 16 à 30 ans sur trois ans dans le cadre d’un service civique. Des jeunes qui seront « les visages des JO […] ils contribueront à créer l’atmosphère des jeux » comme le rappelle Alexandre Morenon-Condé, directeur délégué des volontaires pour les JO 2024. Leurs missions restent semblables : « Le renforcement de la pratique sportive et de l’impact social du sport à travers le monde11 » et se décline à travers trois objectifs : la « Culture et [l’]éducation aux valeurs olympiques et paralymiques », le « développement de la pratique sportive » et la « coopération internationale, paix et développement ».

« L’institution olympique porte une contradiction, conclut Patrick Vassort, elle veut toujours rapprocher les peuples et les nations et pour se faire, elle les met en concurrence, participant d’une rivalité larvée qui est tout sauf la paix ». Pour ce faire, quoi de mieux que le visage poupin de la jeunesse ?

Laura Fortuny, journaliste pour Le Chiffon

Dessins : Felix Zirgel.

  1. Dossier de candidature de la Ville de Paris, 2016 : ici
  2. Pour les éléments de langage : ici
  3. Dossier de candidature p.9
  4. Cahier des charges consultable sur ici
  5. À lire sur generation.paris2024.org. Eric Monnin qui est par ailleurs l’un des principaux propagandistes français de l’olympisme.
  6. La prochaine aura lieu du 2 au 6 avril 2024.
  7. Cahier des charges, ibid., p.8.
  8. Le budget de Génération 2024 est alloué majoritairement à l’édition de « ressources pédagogiques en ligne », aux « prestations en école » et autres événements promotionnels.
  9. Selon l’étude Esteban menée par Santé publique France. Un taux qui a assurément continué d’augmenter.
  10. Il a notamment publié « Le Sport ou la passion de détruire », Le Bord de l’eau, 2015.
  11. Cahier des charges, ibid. 57 jeunes en service civique ont été envoyés à l’international en 2022.

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