Le nouveau « bijou » de la dépollution de l’eau veut s’implanter en Île-de-France
[Article publié en hors-dossier du Chiffon n°22,
« Résistons à la guerre », de l’automne 2026]
Le Syndicat des eaux d’Île-de-France (Sedif) organise l’approvisionnement en eau de la plupart des habitants du Grand Paris. Depuis plus d’un siècle, il délègue ce service à Veolia. Or, depuis quelques années, le champion mondial de la gestion privatisée de l’eau veut installer des filtres de pointe pour lutter contre la pollution. C’est le projet « Vers une eau pure ». Enquête.
« Je souhaite commencer mon propos, devant le Sedif et ses entreprises, par une position ferme : nouvellement élus, nous défendons la remise en régie publique de la gestion de l’eau », cingle Cécile Gintrac, maire adjointe de Saint-Denis. Ce 10 avril 2026, la salle est comble et le public, tendu.
Après la présentation technique du projet de filtration par le Sedif, Veolia et leur bureau d’études, l’assistance prend la parole. « J’habite à Épinay-sur-Seine. Je suis très étonné. Il n’y a aucun consensus scientifique à l’échelle internationale pour l’osmose inverse. Aujourd’hui, sauf erreur de ma part, il n’y a aucune métropole dans le monde qui a mis en place cette technique pour la potabilisation de l’eau ! » s’exclame Vivien Ribière, membre de la Coordination Eau Île-de-France. « Il existe des techniques qui coûtent dix fois moins cher ! », « Il n’y a aucune information faite aux locataires d’une augmentation de leur facture d’eau ! » s’agacent d’autres habitants.
Des filtres qui font la dif’
Le ton est donné par les multiples oppositions : élus de la majorité de la mairie de Saint-Denis, associations de protection de l’environnement et associations de locataires. En effet, depuis 2015, dans un contexte de dégradation de la qualité de l’eau potable, le Sedif veut équiper ses trois principales usines de traitement, à Neuilly-sur-Marne (93), Méry-sur-Oise (95) et Choisy-le-Roi (94), de membranes dites « haute performance ».
À la manœuvre de ce chantier colossal, la multinationale Veolia, principal gestionnaire de l’eau du pays. Coût de l’investissement estimé : 1 milliard d’euros. Une dépense supportée par l’augmentation de la facture d’eau des usagers à hauteur de 4 euros par mois et par foyer.
Sur le plan technique, il s’agirait d’installer deux types de filtres : des membranes de « nanofiltration » et des membranes d’osmose inverse basse pression (OIBP). Ce second filtrage, le plus fin des deux, demanderait de faire tourner d’énormes pompes pour forcer l’eau à traverser le dispositif. Soit un doublement de la consommation d’électricité de chaque usine. Des lignes haute tension devraient être installées pour l’occasion.
Objectif annoncé par le Sedif : éliminer au maximum les micropolluants, les PFAS (substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées dits « polluants éternels »), perturbateurs endocriniens et autres résidus médicamenteux1. Simon Labouyrie, consultant de l’agence de communication Hopscotch et chargé de la communication du Sedif sur ce dossier, précise : « Les mesures de la qualité de l’eau potable ces cinq dernières années ont montré que certains pesticides ont dépassé les seuils règlementaires. C’est un enjeu face auquel le Sedif a estimé devoir réagir. »
Avec cette nouvelle génération de filtres, « le Sedif anticipe le durcissement inéluctable des normes européennes », au sujet de la pollution aux PFAS, ajoute Simon Labouyrie. En effet, si depuis 2026 les agences régionales de l’eau doivent contrôler la présence de 20 PFAS, la liste devrait s’allonger : plusieurs milliers de composés PFAS sont, quelques mois plus tard, recensés par les autorités sanitaires. Confiant, Grégoire Müller, directeur de la filiale francilienne de Veolia, avance que « cette technique de filtration permettra d’évacuer 90 à 95 % d’entre eux ».
C’est peu dire que les rapports scientifiques sur la qualité de l’eau potable française n’ont pas de quoi rassurer. En avril 2026, des médecins libéraux alertent par un courrier envoyé à la ministre de la Santé, Stéphanie Rist2. Les signataires déplorent une « menace systémique » sur la qualité de l’eau en France et des « failles colossales dans la toxicologie règlementaire ». Pour l’un d’eux, Joël Spiroux de Vendômois, médecin et chercheur en santé environnementale, « il est urgent de renforcer la règlementation et d’adapter le traitement de l’eau potable », avant tout par les nouvelles technologies de filtrage.
Yves Lévi, membre du Haut Conseil de la santé publique (HCSP), enfonce le clou. « Nous ne pouvons pas réfléchir en fonction d’un dépassement de seuil d’une seule molécule, précise-t-il au Chiffon. Nous devons avoir une approche plus large. »
Que vive l’urgence sanitaire !
Jean-Claude Oliva, directeur de la Coordination Eau Île-de-France, association qui encourage la création de régies publiques dans la région, est indigné par ce chantier de filtration : « Les constats sur la pollution de l’eau sont préoccupants, mais le problème c’est l’interprétation qui en est faite. Trop souvent, l’approche technologique et curative est présentée comme la seule solution, ce que nous contestons. » Celui qui est également vice-président de l’intercommunalité Est Ensemble, chargé de l’eau et de l’assainissement, précise qu’« avec cette technologie, Veolia recherche surtout un avantage de taille face à la concurrence, publique comme privée ».
Même son de cloche pour Steeve Deguigné, élu en charge de la politique de l’eau de Saint-Denis Pierrefitte, pour qui cette approche du filtrage « accroît les dépendances à des opérateurs privés, pour des technologies complexes, peu déployées, limitant les perspectives d’une gestion publique », analyse-t-il en conseil municipal3, déplorant la rhétorique de l’urgence sanitaire que manipulerait Veolia.
Rappelons que Veolia (anciennement la Compagnie générale des eaux) est la première multinationale française dans « la privatisation des services collectifs essentiels comme l’eau, l’assainissement, les déchets, les transports ou encore le chauffage », selon l’Observatoire des multinationales4. Et que les liens entre le Sedif et l’entreprise sont plus qu’établis.
Boire les paroles
Car, depuis 1923, le syndicat lui délègue sa gestion de service public de l’eau. Mais « l’entreprise a pris acte du mouvement de municipalisation dans la distribution des services de l’eau depuis les années 2000. Vendre des technologies coûteuses est une stratégie pour retrouver ses marges financières », analyse Jean-Claude Oliva.
Selon Luc Blanchard, de France nature environnement (FNE) Île-de-France, cette première installation de superfiltreurs pourrait permettre à Veolia de faire de l’Île-de-France « sa vitrine commerciale en vue de futures exportations ». Kader Chibane, élu de Saint-Denis et conseiller régional d’Île-de- France (Pôle Écologiste), va plus loin : « C’est Veolia qui décide le tempo, le Sedif est un agent commercial de Veolia5»
Mais, le toxicologue Yves Lévi est dubitatif : « L’usager n’a pas la certitude que la technique choisie est la plus efficace et à moindre coût. » En effet, la régie Eau de Paris et le syndicat mixte d’eau potable Rhône- Sud ont opté pour le filtrage par charbon actif « à renouvellement continu », qui serait beaucoup moins dispendieux et énergivore.
Pour Luc Blanchard, l’un ou l’autre des dispositifs ne résolvent rien sur le fond : « Il faut changer radicalement de démarche et investir dans des politiques de protection de l’eau pour améliorer sa qualité avant qu’elle ne soit traitée. » Jean-Luc Touly, ancien salarié de Veolia et lanceur d’alerte6, voit dans les superfiltreurs une « fuite en avant, qui est le résultat d’une agriculture intensive et polluante que les politiques défendent corps et biens ».
Par « protection », il faut entendre une restriction de l’usage des pesticides et des activités industrielles aux abords des points de captage d’eau. Emmanuel Morice, chef du service Seine Marne Oise de l’agence de l’eau Seine-Normandie, prend la défense du Sedif : « C’est un travail colossal pour le syndicat. Il doit identifier les principaux pollueurs, les zones les plus contributrices à la dégradation de l’eau, les actions de prévention déjà mises en œuvre puis associer les collectivités concernées. De telles études sont en train d’être mises en place. »
Des propos qui font sourire Jean-Claude Oliva, pour qui les politiques de prévention sont « largement insuffisantes, alors que le Sedif en a les moyens ». En pleine réunion pour l’ouverture de l’enquête publique, un participant questionne : « Quel est le montant que vous avez investi dans les politiques de prévention pour la protection de la ressource en eau ? » Embarrassée, Coralie Duplan-Giraud, chargée d’études au Sedif, se montre dans l’incapacité de répondre.
Prévenir plutôt que guérir semble d’autant plus nécessaire que la filtration des micropolluants n’implique pas leur destruction. La technologie d’OIBP sépare l’eau filtrée d’une eau chargée de polluants, appelée « concentrats ». Une eau qui devient vite un « relargat », puisqu’elle serait rejetée dans la nature par Veolia, confirme au Chiffon Simon Labouyrie, de l’agence Hopscotch : « Le projet n’intègre pas de filière de traitement industriel pour détruire les micropolluants contenus dans les concentrats avant leur rejet en rivière. Cette décision s’appuie sur un constat d’impossibilité technique, économique et environnementale, véritable mur technologique. »
Quoi qu’il en soit, aucune crainte à avoir, conclut le consultant : « la dilution rapide dans le débit du fleuve rend l’impact environnemental de ces rejets négligeables. » Mais, pour Yves Lévi, « la question est d’ordre éthique, philosophique et sociétal. Peut-on se permettre de dépolluer une ressource pour l’homme et de reverser en retour la pollution en question dans la nature ? »
Et ce n’est pas tout. Ce projet de filtration pourrait encore accentuer les inégalités de qualité de l’eau entre territoires. Le risque serait de produire une eau ultrafiltrée et plus chère dans les métropoles, au détriment d’une eau de moindre qualité dans les zones délaissées et rurales, comme le relèvent les journalistes Fabien Benoit et Nicolas Celnik : « Puisque […] ce sont les citoyens qui paient principalement la dépollution de l’eau par leur facture, le projet actuellement envisagé pourrait faire gonfler la facture d’une manière insoutenable pour les usagers7. »
Malgré les controverses autour du chantier, la majorité des 133 représentants des collectivités du Sedif l’ont approuvé à plusieurs reprises à travers le vote des grandes orientations du syndicat. « Les élus manquent cruellement de formation, de moyens et de compétences pour assurer un réel contrôle des contrats de délégations », déplore Jean-Luc Touly. Plusieurs collectivités membres du Sedif ont pourtant exprimé leurs inquiétudes durant l’enquête publique du printemps 2026 qui concerne l’usine de Neuilly-sur-Marne. Ainsi en va-t-il de Neuilly-Plaisance, Saint-Denis, Rosny-sous-Bois ou de l’intercommunalité Plaine commune.
Ce que font les élus du Sedif
Mais Sophie Rigard, élue adjointe chargée de la « transition écologique » de Saint-Denis Pierrefitte, estime que Veolia est en mesure d’imposer sa volonté au syndicat des eaux de la région, « parce que cette délégation n’a jamais été remise en cause en un siècle ». En effet, Veolia est toujours l’unique candidat lors des appels à la délégation, à l’exception de celui de 2024, où Suez s’est présenté, sans succès. Pour Luc Blanchard, de FNE Île-de-France, ce qu’il faut remettre en question dans ce superfiltrage, « c’est le solutionnisme technologique » qui guide les pas non seulement de Veolia, mais aussi du Sedif et de la grande majorité des collectivités qui le composent.
Reste à attendre que tombent les décisions préfectorales qui autorisent le projet. Les associations opposantes préparent déjà de futurs recours en justice. Une occasion pour la Coordination Eau Île-de-France, l’association FNE Île-de-France et Plaine commune d’appeler à l’organisation d’un Grenelle de l’eau : « Nous avons besoin de mettre autour de la table tous les acteurs de l’eau de la région », indique Jean-Claude Oliva. Une possible reprise en main collective de l’eau, plus nécessaire que jamais.
Reportage Clémence Serret pour Le Chiffon.
Illustration : Madeleine de Bellaing
- Plaquette de présentation du Sedif : « Vers une eau pure, sans calcaire et sans chlore ».
- Lettre du 1er juin 2026.
- Séance du 10 juin 2026.
- « Veolia », multinationales.org
- Séance du 28 mai 2026.
- Dan Israel, « Jean-Luc Touly, l’insubmersible », Mediapart, 19 août 2013.
- Fabien Benoit et Nicolas Celnik, Les Assoiffeurs. Enquête sur ces entreprises qui accaparent notre eau , Les Liens qui libèrent, 2026, p. 203.





