Inconscience artistique

C’est Molière qu’on numérise

[Enquête publiée dans le dossier du Chiffon n°19,
« Spectacle : toujours vivant ?», de l’hiver 2025-2026]

Comme tout domaine artistique, le milieu du théâtre commence à s’interroger sur l’irruption des « intelligences artificielles » dites « génératives » (IAg). Il faut dire qu’il s’agit pour certains d’une avancée technologique porteuse d’une créativité jusqu’alors inimaginable. C’est en tout cas ce que pensent les collaborateurs de la pièce Molière Ex Machina, dont l’écriture a été confiée à la machine, et qui fera sa première au printemps 2026. Le tout en capitalisant sur la renommée du grand dramaturge de la littérature française.

Peut-on imaginer une comédie qu’aurait pu écrire Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, s’il n’était pas mort en 1673 ? C’est le point de départ d’un projet lancé à la Sorbonne en 2023 : élaborer avec l’aide de l’ « intelligence artificielle générative » (IAg) une pièce de théâtre qui aurait pu être signée par le célèbre dramaturge s’il n’était décédé prématurément. L’Astrologue ou Les Faux Présages, voilà son titre.

D’un côté, le Théâtre Molière Sorbonne, fondé en 2017, qui monte des pièces du XVIIe siècle en singeant le phrasé, les costumes et les décors d’époque. De l’autre, le collectif « d’art digital » Obvious, dont les trois membres se définissent comme des « IArtistes » et mènent au sein de l’université des recherches sur l’application de l’IAg dans le domaine artistique.

À l’initiative de Pierre-Marie Chauvin, vice-président de la section art, science, culture et société à la Sorbonne, l’idée émerge de les faire travailler ensemble. Ainsi se lance le projet Molière Ex Machina : tenter de reconstituer l’univers de Molière en collant au maximum à la réalité historique et à l’écriture du dramaturge. Le tout en abordant l’astrologie, un sujet que l’écrivain effleure dans plusieurs de ses pièces, sans jamais en faire le cœur d’une œuvre.

Dans la moulinette à data

Comment s’y prennent nos techno-dramaturges ? D’abord, Obvious copie-colle dans la moulinette à données l’ensemble des œuvres de Molière et les trésors de sa bibliothèque personnelle conservés à l’université : « On a décomposé ce processus créatif en essayant de voir où cela aurait du sens de mettre des algorithmes et des experts humains », précise Pierre Fautrel, l’un des fondateurs d’Obvious, désormais engagé dans le business des NFT1.

Les premiers jets des textes et la description des décors et des costumes calculés et présentés par l’IAg sont ensuite retravaillés, notamment par des spécialistes du XVIIe siècle. Notons au passage qu’aucun ne se risque à glisser qu’une forme théâtrale vivante s’ancre toujours dans un contexte politique, et que l’Illustre Théâtre jouait devant la cour du Roi-Soleil. Ces informations (lacunaires, donc) sont ensuite réinjectées dans le robot conversationnel qui essaye d’affiner le rendu : « On fonctionne par de multiples allers-retours entre humains et machine » signale Fautrel.

« Nos idées de dialogues étaient parfois moins pertinentes que ce que l’IA pouvait proposer. Pas forcément dès le premier coup, mais peut-être à la vingtième reprise. À un moment, il peut y avoir une idée géniale qui se dégage », explique, émerveillé, Mickaël Bouffard, historien de l’art et metteur en scène de la pièce. Pas en reste d’autodérision, il confirme que le thème de l’astrologie a été choisi car il comporte une critique de la crédulité humaine.

Selon Coraline Renaux, membre de la troupe : « C’est un astrologue manipulateur qui incarne la figure du charlatan, en écho à notre époque saturée de croyances pseudo- scientifiques… et de fantasmes sur l’IA ». Gauthier Vernier, d’Obvious, renchérit : « L’astrologie, comme l’IA aujourd’hui, suscite fascination, incompréhension, parfois manipulation. C’est ce parallèle qui nous a séduits. Et c’est l’occasion de rappeler que l’IA n’est ni magique ni autonome. C’est un outil. Sans les humains pour la guider, elle ne fait rien de valable. »

Un projet qui se veut éthique, écologique et… patriote. Le trio Obvious choisi d’utiliser Le Chat, le robot conversationnel du français Mistral AI (qui fait pourtant appel à des capitaux du monde entier), plutôt que ChatGPT, de l’entreprise étatsunienne OpenAI. Des moyens importants sont mis en branle et l’agence Publicis prend en main la « com’ » du spectacle. Les premières représentations de ce qui est présenté comme un show se tiendront en mai 2026 dans un lieu des plus prestigieux : l’Opéra royal du château de Versailles. Molière oblige.

Selon Pierre-Marie Chauvin, l’intérêt du projet ne s’arrête pas là. Empruntant à la rhétorique de la fatalité, il s’agirait d’en faire « un moyen de mieux comprendre comment l’IA fonctionne, une occasion de montrer aux étudiants une manière raisonnable de l’employer, eux qui l’utilisent déjà à tout-va. Et une manière de réveiller leur curiosité pour la culture classique ».

De simples « outils », vraiment ?

Le collectif Obvious, dont deux membres sont passés par des écoles de commerce, n’est pas à son ballon d’essai. Bien au contraire : son coup de maître, c’est la vente record chez Christie’s, à New York en 2018, d’une œuvre calculée par une IA, le Portrait d’Edmond de Belamy. Adjugé à 432 500 dollars. Une première mondiale. Pour parvenir à ce résultat, l’algorithme a converti en statistiques plus de 15 000 portraits peints depuis le Moyen Âge. Et qu’importe si, comme le commente l’essayiste Hugues Dufour: « L’art du portrait qu’il tente d’imiter échoue à donner un sens au visage, pierre angulaire de tout portrait authentique2. »

Pour Éric Sadin, philosophe critique de l’IA, de telles expérimentations doivent poser question : « Les artistes qui […] se plaisent à imaginer qu’il ne s’agit là que d’une étape supplémentaire dans la longue histoire liant art et techniques […] se trompent du tout au tout. Car nous n’avons pas affaire à l’émergence d’une nouvelle discipline, mais [à] la prise en charge, par un appareillage dédié, de notre génie à produire du texte, des images et du sons 3 ». Un milieu de l’art et de la culture qui tend à banaliser ces développements en les décrivant comme de simple « outils » à même d’enrichir leur pratique, « sans saisir la mégastructure capitaliste qui porte la conception de ces technologies, ni les visions du monde [utilitaristes] que celles-ci charrient », selon Sadin.

Aucune crainte, tente de rassurer Mickaël Bouffard : « Il ne s’agira que d’un one shot, notre compagnie reviendra ensuite à sa pratique habituelle. » Et de réaffirmer sa vigilance par l’utilisation – selon l’oxymore à la mode – la plus « frugale » possible de l’IA. Que penser de ce précédent, légitimé par une célèbre université parisienne ?

Des voix discordantes

Élisabeth Bouchaud, après une carrière de physicienne, est devenue comédienne et auteure de pièces de théâtre. Elle dirige depuis vingt ans le théâtre de la Reine blanche, installé dans le 18e arrondissement. Elle en a fait le lieu, unique à Paris, d’une rencontre entre art et science. À l’évocation de Molière Ex Machina, la metteure en scène réagit avec fermeté : « L’écriture théâtrale – comme toute écriture véritable – suppose une réelle intention, une sensibilité, un vécu que ne peut avoir une machine. » Selon elle, le projet Molière ex Machina est une absurdité dont les milieux artistiques sont souvent friands : « Ce que produit la machine ne peut pas être de l’art, tient t-elle à distinguer, mais de la simulation. »

Ghislain Gauthier, secrétaire général de la CGT Spectacle, déclare pour sa part : « Nos analyses des méfaits de l’IA et les moyens à mettre en œuvre pour les combattre sont en cours d’élaboration. » Le syndicaliste tient à rappeler que, pour s’en tenir au seul domaine du théâtre, les professions de régisseur, décorateur ou costumier, seraient à terme affaiblies, l’IA tendant à minorer et dévaluer le rôle de leurs savoir-faire spécifiques, sensibles, manuels et techniques, dans le processus de création.

Et c’est sans parler du doublage des films et séries, qui emploie chaque année en France près de 2 500 auteurs- adaptateurs et 5 000 comédiens. En effet, rien n’empêche actuellement les studios étrangers, notamment américains, de proposer des films doublés directement en français via l’IA, en clonant les voix des comédiens des versions originales. Une manière d’effacer « la vivacité des dialogues née de la proximité de plusieurs comédiens dans une même pièce, comme s’ils étaient sur une scène de théâtre ».

« En France, les artistes du milieu du théâtre observent encore l’IA générative avec retenue […] sur les scènes, les exemples d’utilisation restent encore assez rares », note La Scène, le magazine des professionnels du spectacle, dans un récent numéro 4. Une prudence qui pourrait se transformer en refus résolu de tout emploi de l’IAg dans la profession ? Une chose est sûre : la sensibilité et la parole sont radicalement étrangères à ce que peut faire une machine en compulsant statistiquement d’immenses bases de données.

Pour ce cyber-Molière, ce sera sans Le Chiffon.

 

Alain Dordé pour Le Chiffon
Illustration : Zeu Hi

 

  1. Non fungible token. Certificat informatique qui atteste le caractère unique d’un objet numérique (image, son…), qui peut de ce fait être marchandisé plus facilement
  2. L’art face à l’IA. Vers un imaginaire augmenté, FYP éditions, 2023.
  3. Le Désert de nous-mêmes. Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle, L’Échappée, 2025.
  4. Lire le dossier « IA, quels impacts pour la création ? », La Scène n° 118, automne 2025.

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