État et fonds vautours

En Seine-et-Marne, comment la papeterie d’ArjoWiggins a été dépecée [N°19]

[Enquête publiée en hors-dossier du Chiffon n°19,
« Spectacle : toujours vivant ?», de l’hiver 2025]

Vous attendiez avec impatience l’épisode 2 de notre série « Comment est morte l’industrie papetière francilienne » ? L’occasion de vous le présenter – enfin ! – est venue d’un projet de théâtre documentaire, qui va porter sur scène l’épopée pluriséculaire des papetiers de Crèvecœur et du Marais, brutalement achevée par un scandale financier que nous allons tâcher de démêler.

Retour sur le lieu d’un vol en grand et sans effraction. Devant l’ex-usine Arjowiggins Security de Jouy-sur-Morin (Seine-et-Marne), liquidée en janvier 2019, après une très longue histoire papetière, que nous vous avions racontée dans le n° 15.

Fini le papier-monnaie, l’art du filigrane, l’inventivité des systèmes de sécurité pour documents officiels (passeport, carte grise)… Malgré sa réputation internationale, la fabrique de Crèvecœur et ses 240 travailleurs ont été liquidés depuis l’intérieur. Ni l’enceinte du bâtiment, ni les caméras n’ont pu prévenir le casse, car « le voleur est entré là où on ne l’attendait pas ».

Casse du siècle

Voilà comment Catherine Gendre, directrice artistique de la compagnie de théâtre et de danse Soleil sous la pluie, qui prépare une pièce-documentaire commandée par la communauté de communes des 2 Morin, voit les choses à ce stade de l’enquête. « Et le plus incroyable dans cette affaire, ajoute-t-elle, c’est qu’il aura fallu à peine dix ans pour démanteler ce qui a mis plusieurs siècles à se construire. » Comme si notre époque pouvait tout dématérialiser, et escamoter en un tournemain une entreprise, ses salariés et sa production.

Pour témoigner de cette « violente négation des personnes, des savoir-faire », la dramaturge a donc imaginé un diptyque. D’abord, un spectacle jeune public – intitulé Cerfs-volants – redonnant toute sa place à « la main ouvrière qui transforme le papier. Une matière faite de liens [les fibres qui se solidarisent], poursuit-elle, et souvent moins fragile qu’un support numérique. » (Toute la rédaction du Chiffon applaudit.) Ce premier opus devrait tourner en 2026 dans une quinzaine de théâtres franciliens.

Puis, ce sera Crèvecœur, récit polyphonique portant sur scène l’aventure industrieuse des « Arjos » et de leurs prédécesseurs. Depuis les papiers spéciaux conçus pour les assignats et les premières toiles de montgolfières, jusqu’aux innovations fiduciaires du XXIe siècle, dont les travailleurs furent dépossédées par leur propre direction. C’est là, précisément, que les acteurs en col blanc font leur entrée, et que démarre une véritable enquête policière…

Fonds vautours

Changement de décor. Nous sommes maintenant dans le cabinet parisien de maître Michel Henry, l’avocat des salariés d’Arjowiggins Security.

Catherine Legendre est venue avec Patrick Quignot et Didier Olanier, deux initiateurs de l’association des Compagnons papetiers de Crèvecœur et du Marais, qui organisent expositions, ateliers de fabrication et spectacles, afin d’entretenir la mémoire vivante de leur profession.

Le trio est là pour faire le point sur un dossier complexe, qui a connu quelques rebondissements depuis la fermeture définitive de Crèvecœur en 2020. Remontons ensemble le fil des événements, grâce aux investigations de l’Inspecteur Henry1.

Fin 2017, le groupe boulonnais Sequana2, qui rassemble de nombreuses entreprises fabriquant ou distribuant des produits papetiers, est toujours lourdement endetté. Malgré l’aide financière de la Banque publique d’investissement, la holding continue de vendre à la découpe les actifs de sa branche « papiers sécurisés », Arjowiggins Security (nommé AWS ci-après).

Au sein d’AWS, il ne reste plus alors que l’usine de Crèvecœur, son centre de recherche isérois, et le siège de Boulogne- Billancourt. Les employés ont réfléchi à un plan pour sauver leur boîte, qu’ils présentent au ministre de l’Économie de l’époque, Bruno Le Maire. Ce dernier se déclare « positivement surpris », si l’on en croit le récit des représentants des salariés3, et promet qu’il n’y aura pas de fermeture.

Sauf que… En avril 2018, AWS est cédée à une obscure société de droit suisse, PL Technologies, détenue par « le groupe d’investissement Blue Motion Technologies conseillé par Parter Capital ». Malheureusement, cette entité repreneuse s’avère être « une coquille vide » liée à « des fonds “vautours” »…

Premier élément stupéfiant : la vente s’est effectuée « à un prix négatif » ! C’est-à-dire qu’on a donné de l’argent à l’acquéreur : juste avant la cession, la société mère d’AWS apporte en effet à sa filiale une somme de plus de 13 millions d’euros en capital ; contre un petit euro symbolique, côté Blue Motion – Parter Capital.

Et la suite est plus sidérante encore, car, au lendemain de la reprise, le repreneur se met à siphonner la trésorerie d’AWS, en facturant des honoraires de gestion exorbitants, qui se matérialisent dans des conventions signées dès le 18 avril 2018.

Comment procèdent nos charognards ? Comme ils l’entendent, à vrai dire, puisque le nouveau président d’AWS, Joachim Magin, est associé chez Parter Capital ; le nouveau directeur financier est associé, lui, chez Gramax Capital, un autre fonds d’investissement allemand, qui va recevoir plus de 400 000 euros de la part d’AWS…

Au total, entre avril 2018 et janvier 2019, 1,7 million d’euros auraient été pompés par nos margoulins. Et ce, malgré l’interdiction pour les repreneurs de facturer à AWS plus de 150 000 euros par an.

Mais nos pseudo-dirigeants ne s’arrêtent pas là. Ils vont tout bonnement saborder l’activité principale de l’entreprise, la production de papier-monnaie, en refusant de libérer les cautions bancaires demandées par les banques centrales, qui permettent de valider les contrats de fourniture. Résultat : des commandes sont annulées, et la société ne peut plus répondre aux « appels d’offres pour des clients habituels, faute de constitution des garanties ».

« De manière plus générale, comme le note Michel Henry, les dirigeants ont, dès le mois d’août 2018, cessé de payer les transporteurs, le loyer du matériel à Econocom, les locaux de Boulogne puis l’Urssaf, et la mutuelle du personnel ainsi que les téléphones portables professionnels des salariés. » Ce qui amènera le mandataire chargé de la liquidation d’AWS, début 2019, à désigner les responsables de ce désastre comme des « aigrefins ».

Le diable se cache…

Simple manque de pot pour les « Arjos » ? Commençons par dire que l’attelage Blue Motion – Parter Capital n’était pas le seul candidat à la reprise. Patrick Quignot, qui a participé aux auditions des prétendants, début 2018, le rappelle : « Il y avait des Finlandais qui nous plaisaient bien. Ils voulaient se mettre dans des activités de niche, vu le contexte déclinant sur le marché du papier-monnaie. Ils avaient prévu un plan de restructuration, et ont formulé une offre ferme de reprise. »

Pourtant, au grand dam des salariés – et du candidat finlandais éconduit –, c’est un repreneur sans argent, sans compétences industrielles spécifiques, et « sans idée pour la boîte », qui est choisi.

M. Quignot se souvient de la réunion du 27 février 2018, où il a rencontré Rüdiger Terhorst, représentant du futur acquéreur Blue Motion – Parter Capital : « Je lui ai demandé ce qu’il comptait faire pour l’entreprise et il m’a répondu : “Vous savez… le diable se cache dans les détails.” »

De fait, quelques détails d’importance ont échappé aux responsables de cette improbable cession. Le plus inquiétant tient certainement dans le passif des acheteurs. Maître Henry nous apprend qu’au moment de la vente, ces derniers sont « connus pour avoir réalisé des opérations consistant à piller les actifs d’entreprises rachetées et rapidement liquidées ».

Ainsi, après le rachat en 2011 de la société Thomson Broadcast, et sa mise en liquidation l’année suivante, Parter Capital « a fait l’objet de poursuites pénales pour banqueroute frauduleuse et distinctement d’une action en dommages et intérêts qui a donné lieu par le tribunal de commerce de Versailles le 9 mai 2017 à un jugement de condamnation solidaire à 4 millions d’euros ».

En dépit de cette affaire, « Blue Motion conseillé par Parter Capital Group » a reçu l’aval de l’administratrice judiciaire mandatée par le Tribunal de commerce de Nanterre, Hélène Bourbouloux, professionnelle réputée du « sauvetage d’entreprises ». Tout comme le feu vert du Comité interministériel de restructuration industrielle (CIRI), organe chapeauté par le ministère de l’Économie…

État stratège ?

Auditionné sur les circonstances de la liquidation d’AWS, le secrétaire général du CIRI, Louis Margueritte, aurait avoué à demi-mot un manque de vigilance sur le pedigree des acquéreurs : ses équipes n’auraient effectué que « des recherches en open source »… Une légèreté bien étonnante quand on sait que l’État est intervenu plusieurs fois pour renflouer le groupe Sequana.

En 2012, en effet, la Banque publiquement d’investissement était entrée au capital de Sequana, pour éponger une partie de ses dettes. Puis, en 2014, le CIRI avait forcé les banques de la holding à un gros abandon de créances (150 millions d’euros).

Autrement dit, l’État était actionnaire de Sequana, et avait tout intérêt, ainsi que le droit, de mettre son nez dans la gestion du groupe. C’est ce qu’on comprend dans un rapport parlementaire de 2015, précisant que « Bpifrance a perdu 55 millions d’euros dans le papetier Sequana mais a persévéré dans son investissement car cette entreprise a un avenir 4 ».

Pourtant, la BPI s’ingère peu dans la gestion de Pascal Lebard, « pédégé » de Sequana. Pis, elle se comporte de plus en plus comme un simple usurier : à partir de 2016, elle octroie plusieurs prêts au groupe, à des taux d’intérêt compris entre 10 % et 14 %, ce qui ne risque pas d’améliorer la situation financière de l’emprunteur.

En mars 2018, elle prête encore à Sequana 10 millions d’euros, qui sont transférés chez AWS, afin de permettre la cession à Blue Motion – Parter Capital. Autrement dit, la trésorerie pillée par nos vautours provient de la BPI.

En juillet 2018, enfin, alors qu’il devient clair que les repreneurs sont en train de couler AWS, Bpifrance démissionne carrément de son mandat d’administrateur de Sequana. L’explication avancée est curieuse : tout à coup, l’institution ne saurait être à la fois l’actionnaire majoritaire de Sequana et son principal créancier.

Renflouement brun

Mais où est le grand patron de Bercy, pendant ce temps-là ? Vous vous souvenez, fin 2017, Bruno Le Maire avait rencontré les représentants des salariés avant la cession d’AWS. À cette occasion, il leur avait « affirmé connaître parfaitement la situation du groupe Sequana et plus particulièrement la situation de la branche Arjowiggins Security ».

Le ministre avait également rappelé que Bpifrance venait à nouveau de filer 30 millions à Sequana, « afin d’éviter le dépôt de bilan imminent de toutes les papeteries du groupe. » Il avait encore soutenu que « l’État, par l’intermédiaire du Comité interministériel de restructuration industrielle, [surveillait] Pascal Lebard 5. »

Sauf que, début 2018, notre trésorier en chef ne tique ni devant le nom de Parter Capital, ni devant les modalités de la cession. En outre, il faut attendre le 12 octobre pour que M. Le Maire daigne enfin envoyer un courrier à MM. Terhorst et Magin pour leur rappeler leurs engagements de repreneurs. Une lettre bien inoffensive, dans laquelle il renouvelle en plus le soutien de l’État…

C’est bien trop mou. Et beaucoup trop tard.

Primo, comme l’explique Me Henry, la cessation de paiement, manifeste dès le mois d’août 2018, « aurait dû entraîner un dépôt de bilan immédiat et l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire ». Ce qui aurait évité par la suite une liquidation brutale en janvier 2019, un plan de licenciement effectué dans l’urgence, ainsi que la compensation des dommages, assumée par Pôle emploi et l’Association pour la gestion du régime des créances des salariés (AGS).

Deuzio, nous l’avons déjà dit, il aurait mieux valu ne pas donner les clés du coffre à une société épinglée par le tribunal de commerce de Versailles.

Tertio, Bercy aurait dû s’intéresser avant au sort particulier d’Arjowiggins Security. Étant donné son statut de fournisseur de papiers sécurisés pour l’Imprimerie nationale, par exemple. Et surtout, parce que fin 2017, la société a déjà été dépouillée de l’intérieur…

Holding et hold-up

Pardon pour ce dernier flash-back, mais nous n’avons fait qu’évoquer plus haut les choix du « pédégé » de Sequana, Pascal Lebard, dont la stratégie originelle aurait conduit à la fermeture de Crèvecœur.

« Depuis 2008, résume maître Henry, le groupe, dont la situation financière se dégradait, a procédé à la fermeture ou à la cession progressive de ses usines de production de papier pour se concentrer sur la distribution. » Sans cette priorité donnée aux activités de distribution, AWS aurait sûrement pu conserver une bonne partie de ses actifs.

Quels actifs ? En 2014, l’usine de Crèvecoeur n’est qu’un morceau d’AWS : la branche Papiers sécurisés du groupe Sequana compte encore une usine au Brésil, une usine aux Pays-Bas, et deux sociétés très rentables, Arjo Systems et Arjowiggins Solutions.

Mais en 2015, M. Lebard vend cette usine brésilienne, Arjo Systems, ainsi qu’Arjowiggins Solutions, et le produit de cette grande braderie remonte vers le groupe Sequana. En juillet 2017, c’est le coup de grâce : l’usine hollandaise est vendue au principal concurrent d’AWS, Oberthur Fiduciaire, qui récupère, par-dessus le marché, des brevets développés à Crèvecœur…

Autrement dit, Crèvecœur a été la dernière pièce d’une vente à la découpe. Malgré sa rentabilité globale, la filiale AWS a servi à éponger les dettes de la holding. Et ce, en dépit de l’aide considérable apportée à Sequana par l’État.

D’ailleurs, le groupe de M. Lebard va finir par être rattrapé par sa logique financière internationale. Poursuivi pour une affaire compliquée concernant une ex-filiale américaine 6, en février 2019, Sequana est condamné par la justice britannique à verser 163 millions d’euros au cigarettier British American Tobacco…

Sans surprise, d’autres liquidations suivent alors celle de Crèvecœur : dans la Sarthe, deux usines Arjowiggins ferment, une autre tire le rideau dans l’Aisne, et près d’un millier de personnes sont jetées sur le carreau.

Comble de la tragédie : « De nombreux salariés avaient été incités à acheter des actions du groupe », comme nous l’apprend Daniel Pichot, représentant de l’association des actionnaires minoritaires de Sequana. Force est de constater qu’« ils ont perdu leur emploi, et leurs économies… »

Épilogue

Voilà pour les employés. Mais que sont devenus nos protagonistes en col blanc ?

Après d’autres dépeçages d’entreprises en difficulté, Rüdiger Terhorst et Joachim Magin sont finalement emprisonnés. M. Magin, en Allemagne, et M. Terhorst, en France, depuis mai 2024.

Bruno Le Maire est resté ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle (ça ne s’invente pas !) et numérique jusqu’en septembre 2024.

Nicolas Dufourcq effectue actuellement son troisième quinquennat à la tête de Bpifrance (théoriquement, jusqu’en 2028).

Louis Margueritte est passé du Trésor à la députation, avant de devenir directeur adjoint du cabinet du Premier  ministre, François Bayrou puis Sébastien Lecornu.

Hélène Bourbouloux est nommée chevalier de la Légion d’honneur par Emmanuel Macron en janvier 2020. Puis, en 2024, elle est sacrée « meilleure administratrice judiciaire du monde » par Global Restructuring Review.

Enfin, après avoir essayé de monter un « fonds de redressement », Pascal Lebard travaille désormais chez Montyon Capital, un fonds de private equity (qui investit dans les sociétés non cotées en Bourse) détenu par Otium Capital (fondé par le milliardaire Pierre-Edouard Stérin, financeur actif de l’extrême droite 7) et une mystérieuse famille industrielle suisse (secret des affaires, vous comprenez).

Quant au spectacle Crèvecœur qui, vous l’aurez compris, porte bien son nom, il devrait être joué fin 2027. Avec en toile de fond de grands lés de papier sortis de la fabrique, et sur scène, peut-être, des compagnons papetiers, venus témoigner qu’on n’efface pas complètement les gens, leur travail et leur histoire, avec des jeux d’écriture comptable.

Récit de Valentin Martinie, journaliste pour Le Chiffon
Illustrations : Léo Cenazandotti

  1. Les citations et les informations rapportées ci-dessous sont issues des conclusions présentées à la cour d’appel de Paris par Michel Henry, en septembre 2022.  
  2. Le siège de Sequana, qui veut dire « Seine » en latin, était situé rue de Seine, à Boulogne-Billancourt.
  3. « Retour sur la réunion avec le Ministre des finances et la Filpac-Cgt », filpac-cgt.fr, 26 septembre 2017.
  4. Rapport d’information de Laurent Grandguillaume et Véronique Louwagie, consultable : ici.
  5. « Retour sur la réunion avec le Ministre des finances et la Filpac-Cgt », op. cit.
  6. Une entreprise qui a appartenu à Sequana est liée à une affaire de pollution aux Etats-Unis.
  7. Voir notamment les enquêtes sur M. Stérin parues dans L’Humanité.

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