Rangez ce passé que je ne saurai voir

« Maison LVMH » dans le bois de Boulogne : l’anti-musée de Bernard Arnault

[Enquête publiée en hors-dossier du Chiffon n°20,
« Pétrole, eaux usées, entrepôts : bienvenue en périphérie ! », du printemps 2026]

Après la fondation Vuitton et le jardin d’acclimatation, Bernard Arnault, première fortune d’Europe, continue d’étendre son pré carré dans le bois de Boulogne. Son projet de « Maison LVMH : Arts-Talents-Patrimoine », qui devrait ouvrir en 2027, s’installera en lieu et place de l’ancien Musée des arts et traditions populaires. Pourtant, le nouvel établissement, comme d’autres musées français, marque un éloignement grandissant avec les cultures artisanales et rurales. Enquête.

« Ça fait des années que je travaille ici, j’ai toujours vu cette tour en travaux. » À écouter les employés du Jardin d’acclimatation voisin, le chantier de la « Maison LVMH, Arts, Talents, Patrimoine » avance lentement. Lancé en grande pompe par Bernard Arnault en 2017, il devait s’achever en 2020.

Ce projet s’installe sur le site de l’ancien Musée national des arts et traditions populaires (MNATP), après sa fermeture au public en 2005, le bâtiment est progressivement abandonné. En 2017, la Mairie de Paris le confie au groupe LVMH pour une durée de cinquante ans, afin de prendre en charge sa rénovation et d’en faire un nouveau lieu culturel. Le milliardaire parle alors d’une « start-up culturelle et philanthropique1 ». Le ton est donné.

Affaire conclue

Au départ, le coût du chantier est estimé à 158 millions d’euros. Mais le groupe LVMH paiera- t-il intégralement la facture, ou se servira-t-il de la niche fiscale sur le mécénat, comme il l’avait fait pour la fondation Vuitton ? Nos sollicitations sont restées sans réponse. Pour rappel, depuis 2003, la loi Aillagon offre aux entreprises une réduction d’impôt égale à 60 % de leurs dons (40 % au-delà de 2 millions d’euros, depuis 2020)2 . L’équivalent d’une ristourne de 518 millions d’euros d’argent public sur un total de 790 millions pour la construction de la fondation, selon les estimations de la Cour des comptes en 2018, qui avaient provoqué un débat sur la pertinence du dispositif. « En général, le mécénat ne consiste pas à s’offrir un cadeau à soi-même », estime Julien Lacaze, président de l’association de défense du patrimoine Sites & monuments. Selon lui, « la crainte d’une nouvelle controverse pourrait mener Bernard Arnault à renoncer à cette réduction d’impôt ».

Dans tous les cas, le magnat a déjà pu compter sur une participation de l’État à hauteur de 10 millions d’euros pour effectuer les rénovations du bâtiment (précédemment occupé par le ministère de la Culture). En contrepartie, LVMH devra s’acquitter d’une redevance annuelle de 150 000 euros auprès de la Mairie de Paris, complétée par le versement d’une partie des recettes, entre 2 % et 10 % selon les activités proposées par le lieu 3.

La Mairie de Paris, dans ses grandes largesses

Un montant dénoncé en 2017 comme « extrêmement faible » par plusieurs groupes de gauche du conseil de Paris, qui pointaient du doigt « le manque de transparence [des négociations] et l’absence de mise en concurrence4 », qui est pourtant une obligation légale. À l’époque, le projet défendu par Anne Hidalgo est adopté grâce aux voix de la droite et du centre. Petit à petit, et comme dans d’autres zones de Paris, LVMH étend son pré carré au cœur du bois de Boulogne.

Pour Émile Meunier, conseiller de Paris (Les Écologistes) depuis 2020 et critique régulier des pratiques du groupe LVMH dans la capitale, « il y a un état d’esprit d’accaparement de l’espace public. Cette partie du bois de Boulogne, avec le Jardin d’acclimatation, la fondation Vuitton, le musée, c’est LVMH Land ». Selon l’élu, « la Mairie a tout fait pour faciliter la vie à Bernard Arnault ces dernières années ».

Pourquoi la municipalité serait-elle si conciliante avec le groupe de Bernard Arnault ? « Ma thèse, c’est qu’elle pense que LVMH est une chance pour Paris », explique le politicien. En effet, lors de l’annonce du partenariat, Anne Hidalgo se réjouit que la ville soit « attractive aux yeux des investisseurs privés, et qu’ils s’impliquent en faveur de son rayonnement5 ». Pour Émile Meunier, c’est l’inverse : « Paris est une chance pour LVMH. La municipalité devrait se comporter avec ce groupe comme avec n’importe quel porteur de projet ». La Mairie non plus n’a pas donné suite aux sollicitations du Chiffon.

Flou artistique

La programmation culturelle du futur lieu, elle, est encore floue. En 2017, Bernard Arnault évoquait un lieu « exaltant la vitalité de l’artisanat, des arts et du spectacle6 ». Initialement, le projet de réaménagement comportait deux salles pouvant accueillir des expositions et des concerts, des ateliers d’artistes et une « académie des savoir-faire et de la création », permettant de « susciter des vocations […] avec le support de l’Institut des métiers d’excellence LVMH7 ».

Mais, en 2022, sans faire grand bruit, le permis de construire est modifié. La version rectificative se recentre sur le « partage du savoir-faire du groupe8 ». Elle acte l’abandon de l’aménagement d’ateliers d’artistes et de plusieurs espaces d’exposition, remplacés par un énigmatique « studio design, espace de rencontre entre artisans-créateurs et visiteurs » et par un agrandissement de l’« académie des savoir- faire ». Il ne faudrait surtout pas y voir une vitrine marketing pour les marchandises du groupe, car cette « académie » permettrait de « prolong[er] la mission initiale du MNATP ».

Le Louvre du peuple

Le Musée national des arts et traditions populaires, installé dans le bâtiment jusqu’en 2005, a été une institution sans équivalent pour la discipline ethnologique française, au point d’avoir été surnommé le « Louvre du peuple ». Musée-laboratoire, « il servait à éclairer la société française, son évolution, et son inscription dans une civilisation paysanne et rurale », explique Marie-Barbara Le Gonidec, ethnomusicologue ayant travaillé au MNATP. À partir des années 1990, il fait face à une crise de vocation et de fréquentation : de 125 000 visiteurs par an, on passe à 20 000 en 20049. L’année suivante, le ministère de la Culture prend la décision de le fermer au public et de transférer toutes ses collections au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), qui a ouvert en 2013 à Marseille.

« Il y avait à cela plusieurs motivations, raconte l’archéologue Michel Colardelle, ex-directeur du MNATP et initiateur de la transition avec le Mucem, des raisons de confort, de commodité d’accès, des espaces d’exposition insuffisants. On a opté pour un lieu qui soit plus facilement fréquenté, plus en vue. » De fait près de 400 000 personnes visitent chaque année le Mucem.

Mais la crise et la fermeture de l’établissement interviennent aussi dans un contexte « d’européanisation » des musées nationaux d’arts et de traditions populaires, explique Camille Mazé-Lambrechts10, directrice de recherche au centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) : « Dans les années 1990, l’identité nationale est de plus en plus perçue [par l’historiographie] comme ayant été dévoyée par les régimes nationalistes [en France, le régime de Vichy]. Les équipes intellectuelles des musées ressentent le besoin urgent de proposer une vision plus européenne, plus internationale, plus cosmopolite de l’identité, pour mettre de la distance avec le risque d’appropriation nationaliste. »

Culture en voie d’invisibilisation

Selon l’ethnologue Thierry Sallantin, cette « européanisation » s’est traduite par une mise au rebut des arts et traditions populaires : « Lors de la fermeture du MNATP, les responsables ont fait croire qu’il allait rouvrir à Marseille. Mais ses collections sont devenues invisibles, il n’y a plus aucune trace des cultures paysannes au Mucem. » « Elles sont bien conservées dans les réserves du Mucem, mais elles ne sont plus du tout exposées, confirme Marie-Barbara Le Gonidec, et c’est dommage, car elles auraient un grand intérêt aujourd’hui avec la mondialisation. On a toujours besoin d’un regard sur le passé. »

Thierry Sallantin rattache cette invisibilisation des collections du MNATP à un phénomène plus général au sein des musées français : une mise à l’écart de tout ce qui pourrait provoquer un sentiment de nostalgie, dans une forme de « culte du progrès ». « Les musées n’encouragent plus le public à avoir de la curiosité pour les modes de vie qualifiés d’anciens. Il y a une tendance, chez les nouveaux muséologues, à vouloir provoquer l’enthousiasme face à la modernité », développe l’ethnologue.


Michel Colardelle, lui, n’y voit qu’une évolution de l’ethnologie. « Avec le Mucem, on a voulu faire un musée des traditions populaires, mais inséré dans la modernité. La plus évidente des modernités contemporaines, c’est que nous ne sommes plus un pays franco-français : il y a du métissage, du croisement, des influences, des synthèses. » Selon lui, les arts et traditions populaires ne seraient pas moins étudiées et montrées au public, mais le seraient différemment, et même mieux : « Avec plus de public, plus de moyens, plus d’envergure. Le Mucem n’est qu’une amplification du MNATP. » Toujours est-il que, depuis leur transfert à Marseille, ses collections ont disparu.

Née dans le luxe

En attendant, la « Maison LVMH » pourrait-elle reprendre certaines des missions de l’ancien Musée des arts et traditions populaires ? Pour la municipalité, c’est en tout cas l’un des objectifs : dans un communiqué commun avec le groupe LVMH en 2017, elle évoque un « renouveau du Musée des arts et traditions populaires11 ».

L’ancien directeur du musée, Michel Colardelle, veut y croire : « On est très heureux que le bâtiment soit repris par une structure comme LVMH, qui a un certain nombre d’intérêts communs avec ce qu’était l’ancien musée. Certes, c’est une culture qui fait partie du secteur marchand, mais c’est aussi la culture de la France. » Pour Marie-Barbara Le Gonidec, le lieu estampillé LVMH pourrait perpétuer certaines des missions du MNATP, mais « seulement s’ils ne cherchent pas à en faire un objet publicitaire ». « S’ils montrent que les savoir-faire du luxe viennent du peuple, il pourrait y avoir une vraie filiation », espère cette spécialiste des musiques pastorales.

Camille Mazé-Lambrechts est plus sceptique sur le souhait de l’industriel de perpétuer les missions du MNATP : « C’est une marque de luxe. Elle va donner à voir sa vision de l’artisanat, de la culture, du patrimoine. LVMH va extirper la dimension populaire pour aller vers une approche d’élite. » « Cela permet aussi de rendre les savoir-faire du luxe visibles et accessibles à un public qui n’y a habituellement pas accès », tempère-t-elle. Une hypothétique « démocratisation du luxe », qui pourrait surtout constituer une belle opération de publicité pour LVMH. L’État, pour sa part, y gagnerait un excellent instrument de soft power, ajoute Camille Mazé- Lambrechts, qui y voit une forme de diplomatie du luxe : « Nos institutions patrimoniales nationales deviennent la vitrine d’une certaine diplomatie liée à l’artisanat et à la mode. »

Pour la directrice de recherche, ce transfert du public au privé reflète une tendance plus générale en France et en Europe : « Les institutions muséales nationales sont frappées par une crise : de fréquentation, de financement, de vieillissement des équipements. Et, face à cela, la puissance publique a recours à la privatisation. » Une méthode qui n’est pas sans risque : « Le récit national sur la mémoire, l’identité, le patrimoine, est de plus en plus entre les mains des fondations privées. »

Il conviendra donc de décortiquer le récit proposé lorsque la « Maison LVMH » ouvrira ses portes, et que sa programmation sera dévoilée plus précisément. Réponse l’année prochaine, si les travaux ne prennent pas – à nouveau – du retard.

Le groupe LVMH n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien.

Baptiste Gilbert, journaliste pour Le Chiffon
Illustration : Aurélien Quentin

  1. « La maison LVMH Arts-Talents-Patrimoine s’installe dans le bois de Boulogne », Connaissance des arts, 8 mars 2017.
  2. « Mécénat d’entreprise et réduction d’impôt », site de la Banque publique d’investissement (BPI), consulté le 27 janvier 2026.
  3. « Bernard Arnault va faire rénover le Musée des arts et traditions populaires par Frank Gehry », Le Monde, 8 mars 2017.
  4. « Paris : le projet LVMH dans le bois de Boulogne adopté grâce… à l’opposition », Le Parisien, 28 mars 2017.
  5. Communiqué de presse de la Mairie de Paris et du groupe LVMH, 8 mars 2017.
  6. Communiqué de presse de la Mairie de Paris, ibid.
  7. « Programme de formations en alternance dans les métiers du luxe […] », disponible sur lvmh.com
  8. « La Maison LVMH – ATP », permis de construire rectificatif, janvier 2022.
  9. « Fréquentation des Musées de France », site data.culture.gouv.fr, consulté le 27 janvier 2026.
  10. Autrice de La Fabrique de  l’identité européenne. Dans les coulisses des musées de l’Europe, Belin, 2014.
  11. Communiqué de presse de la Mairie de Paris et du groupe LVMH, ibid.

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